Le tissu déchiré · Volet 3 sur 5
Le bien commun confisqué
Corruption, impunité et abus de pouvoir
Domaine de travail : Gouvernance
Les deux premiers volets décrivaient des fractures entre personnes et entre groupes. Celui-ci décrit une fracture verticale : celle qui sépare ceux qui gouvernent de ceux qu'ils devraient servir. Flux financiers détournés, force publique qui tue, détention sans garanties, fortune personnelle bâtie sur le trésor public — quatre expressions d'un même geste, qui transforme le pouvoir de servir en pouvoir de capturer.
Le cadre du Nous-isme
« Je suis utile, donc Nous sommes. Nous sommes, donc j'existe. »
Le Nous-isme repose sur trois piliers : l'Existence-Utile, le Nœud des Destins et le Service Éveillé. Le Service Éveillé se déploie en quatre disciplines : la Présence Active et Utile, la Parole Tisseuse, la Médiation Préventive et l'Économie du Partage Élevé.
Cette série examine les fractures du monde à la lumière de cette doctrine : non pour les commenter à distance, mais pour identifier les liens rompus et les chemins concrets de leur réparation.
Repères doctrinaux de ce volet
Piliers doctrinaux : l'Existence-Utile ; le Service Éveillé.
Disciplines et principes mobilisés : l'Économie du Partage Élevé ; les critères d'exemplarité du Compagnon ; le Réalisme du Pardon ; la reddition de comptes.
I. La ressource détournée
19. Les flux financiers illicites en Afrique
Des travaux de l'Union africaine et de la CNUCED estiment que le continent africain perd chaque année plusieurs dizaines de milliards de dollars du fait des flux financiers illicites : corruption, fausse facturation commerciale, blanchiment, fraude et détournement des ressources. Une part importante de ces pertes est attribuée au secteur extractif.1
Ces flux ne sont pas abstraits. Ils réduisent les ressources disponibles pour les écoles, les hôpitaux, les routes, l'eau potable et la protection sociale. L'argent qui quitte illicitement un territoire devient une classe supprimée, un dispensaire non construit, une famille privée de soins. Leur particularité est d'être invisibles au moment où ils se produisent : aucune victime immédiate n'est identifiable, et le dommage n'apparaît que des années plus tard, sous la forme d'un service public qui n'existe pas.
Réponse du Nous-isme. L'Économie du Partage Élevé identifie la prédation extractive comme l'inversion complète de la relation économique.
Une ressource n'est pas seulement un objet à extraire. Elle est insérée dans un territoire, une histoire, un environnement et une communauté. Lorsque les bénéfices sont captés par quelques acteurs tandis que les coûts sont supportés par la population, l'économie cesse d'être un instrument de lien et devient une machine de fracture.
Le Nous-isme défend donc :
- la transparence des contrats ;
- la traçabilité des revenus ;
- la participation des communautés concernées ;
- la protection des lanceurs d'alerte ;
- la redistribution locale ;
- la responsabilité conjointe des entreprises et des autorités publiques.
20. Le détournement des deniers publics par les dirigeants
L'histoire du Zaïre sous Mobutu Sese Seko illustre de manière extrême la captation personnelle des ressources publiques : une fortune privée considérable constituée tandis que l'État accumulait une dette écrasante.2 À l'échelle mondiale, les institutions financières internationales estiment que les pays en développement perdent chaque année des dizaines de milliards de dollars du fait de la corruption et des avoirs détournés.3
La corruption au sommet de l'État n'est pas un simple problème moral. Elle détruit la confiance, réduit les budgets sociaux, affaiblit les institutions et transforme la fonction publique en instrument d'enrichissement privé. Elle enseigne aussi, à toute une société, que la loyauté envers le commun est une naïveté — et cet enseignement survit longtemps au dirigeant qui l'a donné.
Réponse du Nous-isme. C'est l'inversion la plus complète de l'Économie du Partage Élevé.
Le dirigeant devrait être le gardien temporaire d'une ressource commune. Lorsqu'il la transforme en fortune personnelle, il rompt le contrat relationnel entre l'État et la population.
Les garde-fous juridiques sont indispensables, mais ils ne suffisent pas : ils dépendent eux-mêmes d'institutions que la corruption affaiblit en premier. Il faut donc une vigilance collective, des médias libres, une justice indépendante, des institutions de contrôle, la transparence des patrimoines, la protection des lanceurs d'alerte et une participation citoyenne constante.
Le pouvoir public ne doit jamais être considéré comme une propriété privée.
II. La protection retournée contre le protégé
21. Les violences policières et l'abus de pouvoir
Aux États-Unis, les recensements indépendants font état de plus d'un millier de personnes tuées chaque année par les forces de l'ordre, avec une exposition disproportionnée des personnes noires au risque d'être tuées par la police.4
Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, de juger chaque intervention individuelle. Ils imposent en revanche une question institutionnelle : comment une organisation chargée de protéger peut-elle devenir, pour une partie de la population, une source récurrente de peur et de mort ?
Réponse du Nous-isme. Les critères d'exemplarité du Compagnon disqualifient l'abus de pouvoir, quelle que soit l'autorité invoquée.
Une institution ne peut pas demander la confiance tout en refusant la transparence. La sécurité collective suppose des mécanismes indépendants d'enquête, une responsabilité hiérarchique, une formation adaptée, une limitation de l'usage de la force et une participation des communautés concernées.
Le lien avec le premier volet est direct. La confiance sociale ne se décrète pas : elle se produit par des expériences répétées de fiabilité. Une institution se trouve exactement sous la même règle qu'une personne. Le pouvoir est légitime lorsqu'il protège la relation sociale ; lorsqu'il la détruit sans rendre de comptes, il devient une forme de prédation institutionnelle.
22. Les détentions arbitraires
Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire ne statue formellement que sur un nombre limité de cas chaque année : ceux qui ont été soumis, documentés et examinés.5 Les Nations unies reconnaissent par ailleurs que des personnes sont détenues arbitrairement à travers le monde en bien plus grand nombre, sans qu'un décompte global précis soit disponible.
Cet écart entre les cas documentés et l'ampleur reconnue révèle les limites de la donnée elle-même. Une personne détenue sans garanties peut ne disposer ni d'un avocat, ni d'un accès à l'information, ni d'une famille capable d'alerter, ni d'une institution prête à la défendre. Le silence statistique n'est pas ici l'absence du phénomène : il en est une conséquence.
Réponse du Nous-isme. Le Nous-isme refuse de confondre le droit proclamé et le droit réellement accessible. Une garantie dont ne bénéficient que ceux qui savent la réclamer n'est pas une garantie.
La justice doit être vérifiable, indépendante et ouverte à ceux qui n'ont ni pouvoir ni visibilité. La réconciliation ne peut intervenir qu'après la reconnaissance des faits et la réparation des victimes.
Le Réalisme du Pardon n'est jamais une invitation à effacer les crimes. Il suppose au contraire une mémoire suffisamment solide pour éviter que le pardon ne devienne une nouvelle forme de domination — celle qui consiste à demander l'apaisement à ceux qui n'ont jamais obtenu justice.
Quatre constats, une même opération : ce qui appartient à tous est traité comme appartenant à quelqu'un.
Les ressources d'un pays, le monopole de la force, le pouvoir d'enfermer, le trésor public — chacun de ces biens n'existe que parce qu'une collectivité l'a confié. Chacun peut être retourné contre elle. Le Nous-isme pose une condition structurelle : tout pouvoir reçu de la communauté doit lui rendre des comptes de manière vérifiable. La transparence n'est pas une concession accordée aux gouvernés, c'est la condition de légitimité des gouvernants. Le volet suivant descend d'un niveau encore : là où la fracture n'atteint plus des institutions ou des budgets, mais des corps.
Sources de ce volet
- Union africaine / CNUCED, rapports sur les flux financiers illicites en Afrique.
- Références historiques sur la captation des ressources publiques au Zaïre sous Mobutu Sese Seko.
- Banque mondiale, estimations relatives aux avoirs détournés et à la corruption dans les pays en développement.
- Mapping Police Violence, données annuelles sur les personnes tuées par les forces de l'ordre aux États-Unis.
- Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire, avis et rapports annuels.
Les chiffres exacts (flux financiers illicites, avoirs détournés, violences policières) restent à confirmer dans les rapports d'origine avant publication définitive.
Agir
Réparer commence là où nous sommes
Le Nous-isme ne demande pas de porter seul toutes les fractures du monde. Il appelle chacun à devenir un point de suture là où son existence peut être utile.