Quarante ans de guerres, de massacres et d'exils ont transformé la région des Grands Lacs en l'un des foyers de violence les plus durables du monde. Derrière chaque épisode, les mêmes causes reviennent : une terre trop rare, une citoyenneté contestée, des frontières mal tracées, des États affaiblis, des richesses convoitées et des crimes restés impunis. Tant qu'elles ne sont pas traitées, chaque accord de paix ne fait que suspendre le conflit suivant.
Cette analyse s'appuie sur des rapports des Nations unies (Groupe d'experts sur la RDC, Rapport Mapping de 2010, Département de la communication globale), de la FAO, de Human Rights Watch, du Security Council Report et de la Forced Migration Review, ainsi que sur des synthèses historiques publiques. Les chiffres de victimes sont donnés avec leurs fourchettes, parce qu'ils restent débattus. Lorsque les gouvernements concernés contestent un constat, leur position est rapportée. La liste complète des sources figure en fin d'article.
Repères clés
1981 : une loi zaïroise retire la nationalité collective accordée en 1972 aux populations rwandophones du Kivu
1981-1986 : en Ouganda, des réfugiés rwandais combattent dans la rébellion de Yoweri Museveni, qui prend Kampala en janvier 1986
Fin des années 1980 : l'effondrement des cours du café ébranle l'économie rwandaise
1993 : l'assassinat du président burundais Melchior Ndadaye ouvre une guerre civile d'environ 300 000 morts
1994 : le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda, suivi de l'exode d'environ 1,4 million de personnes vers le Zaïre
1996-2003 : deux guerres du Congo, dont la seconde implique neuf États africains
2009 : au moins 701 civils tués par les FDLR en neuf mois, et au moins 732 par l'armée congolaise et ses alliés, selon Human Rights Watch
Depuis 2014 : plusieurs milliers de civils tués par les ADF, dont plus de 1 000 par an en 2021, 2023 et 2025
Avril 2023 : 266 groupes armés recensés dans l'Est de la RDC, dont 14 étrangers, par le programme national de désarmement
Septembre 2025 : 5,7 millions de déplacés internes en RDC, selon Human Rights Watch
On raconte souvent les conflits des Grands Lacs comme une succession de crises distinctes : la guerre civile rwandaise, la guerre civile burundaise, le génocide de 1994, les deux guerres du Congo, puis les rébellions du CNDP et du M23. Cette lecture par épisodes cache l'essentiel. Chacune de ces crises a hérité des causes de la précédente, et aucune n'a été refermée en traitant ce qui l'avait allumée.
Cette analyse remonte aux années 1980, décennie où les tensions accumulées depuis la colonisation rencontrent une crise économique brutale et l'usure des régimes en place. Elle identifie sept causes profondes, puis montre comment elles se sont nouées. Elle se termine par ce que la Voie du « Nous » propose pour en sortir.
Partie IUn héritage qui a figé les identités
Les causes des années 1980 plongent leurs racines plus loin. Au Rwanda, l'administration belge introduit au début des années 1930 la mention ethnique sur les cartes d'identité : Hutu, Tutsi ou Twa. Des catégories sociales souples deviennent des appartenances fixes, transmises de père en enfant. Le colonisateur y ajoute un récit prétendant que les Tutsi seraient venus d'ailleurs, récit que les propagandes de haine reprendront des décennies plus tard.
Au Kivu voisin, le pouvoir colonial organise à partir de 1937 le déplacement de familles venues du Rwanda vers le territoire de Masisi, pour fournir de la main-d'œuvre aux plantations. Ces arrivées s'ajoutent à des populations rwandophones présentes dans la région bien avant le tracé des frontières. Les migrations se poursuivent ensuite spontanément, poussées par les famines et les violences politiques au Rwanda. Au début des années 1990, les populations d'origine rwandaise représentent, selon la FAO, au moins 70 % des habitants de Masisi.
Ce double héritage, des identités figées d'un côté et des populations installées de part et d'autre d'une frontière récente de l'autre, n'est pas en soi une cause de guerre. Il le devient lorsque la terre se raréfie, que la citoyenneté est remise en cause et que des responsables politiques font de l'origine un instrument de pouvoir.
Partie IILa terre, rare et mal protégée
La région des Grands Lacs compte parmi les zones rurales les plus densément peuplées d'Afrique. Dans les terres cultivées de Masisi, la densité approche, selon la FAO, 300 habitants au kilomètre carré. Pour des familles qui vivent de l'agriculture et de l'élevage, chaque parcelle perdue est une question de survie.
Or au Zaïre, le droit foncier fragilise ceux qui cultivent. Les lois de 1966 et de 1973 proclament la propriété de l'État sur le sol et retirent leur valeur juridique aux droits coutumiers. Les chefs traditionnels conservent en pratique le pouvoir d'attribuer les terres, mais les élites qui disposent de relais à l'administration peuvent obtenir des titres officiels sur des terres occupées depuis des générations. La terre devient ainsi l'enjeu d'une double concurrence : entre communautés, et entre paysans et puissants.
Une analyse de la Forced Migration Review résume le mécanisme : lorsque des Banyarwanda achètent des terres, ils sont accusés de chercher à « infiltrer » les structures locales. Et chaque retour de réfugiés réveille la question des terres abandonnées dans la fuite. Selon cette analyse, les accords de paix successifs ont laissé ces causes profondes de côté.
Partie IIILa citoyenneté, donnée puis retirée
La nationalité des populations rwandophones du Kivu est l'une des causes les plus directes des violences à venir. En janvier 1972, la loi 72-002 accorde collectivement la nationalité zaïroise aux personnes originaires du Ruanda-Urundi établies au Kivu avant le 1er janvier 1950. En 1981, une nouvelle loi annule cette disposition et impose une procédure individuelle de naturalisation. En mai 1982, une ordonnance déclare nuls les certificats de nationalité délivrés en 1972.
Juridiquement, du jour au lendemain, des centaines de milliers de personnes nées au Zaïre deviennent des citoyens suspects. La loi de 1981 est peu appliquée au début, mais elle installe une idée qui ne quittera plus la vie politique de l'Est : certains Congolais seraient moins congolais que d'autres. La distinction entre « autochtones » et « allochtones » devient un argument électoral et, bientôt, un argument armé.
La démocratisation du début des années 1990 aggrave la tension au lieu de l'apaiser. Pendant la Conférence nationale souveraine (1990-1992), la nationalité des rwandophones, et donc leur droit de vote, revient au cœur du débat politique. En mars 1993, des massacres éclatent à Masisi. En quelques mois, les violences commises par des milices des deux camps font, selon la FAO, entre 10 000 et 14 000 morts et plus de 200 000 déplacés. En mai 1996, des associations locales de défense des droits humains avancent le chiffre de 70 000 morts et 250 000 déplacés. En 1995, le Parlement de transition va jusqu'à ordonner le renvoi de toutes les personnes d'origine rwandaise ou burundaise, Banyamulenge compris, vers leur pays « d'origine ».
Partie IVDes frontières mal tracées
La RDC partage ses frontières avec neuf pays : la République du Congo, la Centrafrique, le Soudan du Sud, l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, la Zambie et l'Angola. Elle est partie à 22 traités frontaliers, tous antérieurs à son indépendance. Ces lignes ont été fixées entre 1885 et 1915 par des accords entre puissances coloniales : avec le Portugal en 1885 pour l'embouchure du fleuve, avec la Grande-Bretagne en 1894 pour la frontière zambienne, avec l'Allemagne par la convention du 11 août 1910 pour le Kivu, le lac Kivu et la Ruzizi, avec la Grande-Bretagne en 1915 pour le lac Albert. Elles ont souvent été tracées sur des cartes imprécises, à travers des lacs, des rivières et des volcans que les négociateurs connaissaient mal.
En 1964, au Caire, l'Organisation de l'unité africaine proclame l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Mais, un demi-siècle plus tard, moins d'un tiers des frontières africaines sont précisément délimitées : les États se sont engagés à respecter des lignes que personne n'avait bornées. Le Programme frontière de l'Union africaine, lancé en 2007, encourage depuis leur délimitation et leur bornage, mais sa mise en œuvre reste lente.
La RDC en fait l'expérience sur plusieurs de ses frontières :
Ouganda. La frontière du lac Albert a été fixée par un accord anglo-belge de 1915, à une époque où la géographie de la région était mal connue. Lorsque du pétrole y est découvert, l'île de Rukwanzi devient un point de friction : en 2007, des accrochages entre les deux armées font des morts de part et d'autre, et un employé britannique d'une compagnie pétrolière est tué. Plus au sud, la rivière Semliki, qui sert de frontière, change de cours et déplace avec elle la limite entre les deux pays.
Zambie. Un traité de 1894 entre les Britanniques et le roi Léopold II fait l'objet de lectures divergentes. En mars 2020, des troupes zambiennes prennent position dans plusieurs localités du Tanganyika, dont Kalubamba et Moliro, avant que la SADC, saisie par Kinshasa, ne donne raison à la RDC. En septembre 2026 encore, une commission technique mixte réunie à Pweto travaille à borner 32 kilomètres de rivières frontalières et relève la destruction de bornes historiques.
Angola. La RDC ne dispose que d'une étroite façade maritime, à Muanda, coincée entre l'Angola et l'enclave angolaise de Cabinda. Le désaccord sur le plateau continental, riche en pétrole, a conduit à un accord sur une Zone d'intérêt commun le 30 juillet 2007, à une loi congolaise sur les espaces maritimes en 2009, puis à un protocole de mise en œuvre en juillet 2023. À terre, l'occupation de villages du territoire de Kahemba à partir de 2007 s'y ajoute.
Rwanda. La frontière repose sur la convention de 1910 et sur 22 bornes posées en 1911. En avril 2015, une commission mixte commence à les relocaliser par GPS autour de Goma. Surtout, cette frontière est au cœur des accusations croisées de soutien à des groupes armés : c'est pour les vérifier qu'est lancé à Goma, le 14 septembre 2012, le Mécanisme conjoint de vérification de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs.
Les frontières avec le Burundi, la Tanzanie, la Centrafrique et le Soudan du Sud ne font pas l'objet de litiges de tracé majeurs connus ; elles n'en restent pas moins traversées par les groupes armés, les réfugiés et les trafics.
Ces litiges ne sont pas la cause principale des guerres de l'Est. Mais ils suivent tous le même mécanisme : là où la frontière est floue et où le sous-sol est riche, chaque État est tenté d'avancer ses positions, et les populations frontalières paient le prix de l'incertitude.
Partie VLes années 1980 : des États épuisés
La décennie 1980 est celle de l'usure, et de la guerre en Ouganda. Au Zaïre, le régime du maréchal Mobutu s'enfonce dans la corruption et la faillite : entre l'indépendance de 1960 et la fin de son règne en 1997, le produit intérieur brut du pays recule d'environ 65 %. L'État n'assure plus ni la sécurité, ni la justice, ni le paiement régulier de ses soldats. Dans l'Est, loin de Kinshasa, il devient un acteur parmi d'autres.
Au Rwanda, l'économie repose largement sur le café. L'effondrement de ses cours à la fin des années 1980 réduit brutalement les revenus de l'État et des élites, impose des coupes budgétaires et attise la compétition pour le pouvoir et l'aide étrangère. Le pays porte en outre une question non résolue depuis trente ans : celle des réfugiés. Selon les Nations unies, environ 480 000 Rwandais, pour la plupart tutsi, vivent en exil dans les pays voisins à la fin des années 1980. Le régime du président Habyarimana refuse leur retour massif, au motif que le pays manque de terres.
Au Burundi, le cycle de la violence est déjà ancien. Les tueries de 1972, qui visent d'abord des Tutsi puis, lors de la répression menée par l'armée, massivement des Hutu, font selon les estimations plus de 100 000 morts. En 1988, les violences de Ntega et Marangara, dans le nord du pays, font entre 5 000 et 50 000 morts selon les sources. La peur de l'autre groupe structure alors l'armée, les partis et la mémoire des familles.
L'Ouganda voisin est alors en guerre. En février 1981, après les élections contestées de décembre 1980 qui ramènent Milton Obote au pouvoir, Yoweri Museveni prend le maquis ; en juin 1981, sa guérilla fusionne avec celle de l'ancien président Yusuf Lule pour former le Mouvement de résistance nationale (NRM) et sa branche armée, la NRA. Dans une analyse publiée en 1986 dans la revue Politique africaine, l'historien Gérard Prunier décrit une armée gouvernementale « pratiquement pas payée et sans discipline », dont la lutte anti-guérilla tourne en 1982-1983 « au massacre pur et simple des populations civiles ». Dans le seul « triangle de Luwero », au nord de Kampala, il estime qu'il y a eu « sans doute […] plus de 200 000 morts en quatre ans ». Pour l'ensemble de la guerre, les estimations vont de 100 000 à 500 000 morts.
Les réfugiés rwandais installés en Ouganda sont à la fois victimes et acteurs de cette guerre. En 1982, et surtout en octobre dans l'Ankole, ils sont chassés de leurs terres avec des Banyarwanda ougandais : environ 40 000 personnes sont refoulées vers le Rwanda, qui n'en accueille qu'une partie. Des milliers restent des années sans statut le long de la frontière, et beaucoup rejoignent la rébellion. Parmi les premiers combattants de Museveni figurent de jeunes réfugiés rwandais, dont Fred Rwigyema et Paul Kagame. Lorsque la NRA prend Kampala, fin janvier 1986, plusieurs d'entre eux deviennent officiers de la nouvelle armée ougandaise : Rwigyema est nommé vice-ministre de la Défense, Kagame chef par intérim du renseignement militaire.
Prunier voit dans la victoire du NRM « une expérience extrêmement originale » : avoir lutté longuement les armes à la main « non pas contre des troupes coloniales mais contre un gouvernement africain » est, écrit-il, « une nouveauté radicale sur le continent ». Il se demande alors s'il s'agit d'« un phénomène unique, propre à l'évolution de la politique ougandaise », ou si ce changement « en annonce d'autres sur la scène politique régionale ». La suite lui donne une réponse. Pour la première fois, des milliers de réfugiés rwandais disposent d'une expérience militaire, d'alliés au pouvoir et d'une organisation. En décembre 1987, à Kampala, leur association se rebaptise Front patriotique rwandais.
Des États fragilisés, une population réfugiée sans perspective de retour mais désormais aguerrie, une économie en crise : à la fin des années 1980, tous les ingrédients d'un embrasement régional sont réunis.
Partie VIL'engrenage régional (1990-1994)
Le 1er octobre 1990, le Front patriotique rwandais (FPR), formé en grande partie d'enfants de réfugiés tutsi ayant servi dans l'armée ougandaise, entre au Rwanda depuis l'Ouganda. La guerre civile qui s'ouvre est suspendue en août 1993 par les accords d'Arusha, qui prévoient un partage du pouvoir et l'intégration des deux armées.
Deux mois plus tard, le 21 octobre 1993, des officiers de l'armée burundaise assassinent Melchior Ndadaye, premier président hutu élu démocratiquement, quelques mois après son élection de juin. Les violences qui suivent, massacres de Tutsi puis représailles de l'armée contre des Hutu, font en un an entre 50 000 et 100 000 morts, et poussent de nombreux Burundais à l'exil. La guerre civile burundaise durera jusqu'en 2005 et fera environ 300 000 morts ; l'accord d'Arusha pour le Burundi, signé en août 2000, en fixera le cadre de sortie.
Le 6 avril 1994, l'avion transportant les présidents rwandais et burundais est abattu au-dessus de Kigali. Dans les heures qui suivent commence le génocide perpétré contre les Tutsi. En une centaine de jours, jusqu'à la victoire militaire du FPR début juillet, les estimations vont de 500 000 à plus d'un million de morts, tutsi pour l'immense majorité, ainsi que des Hutu opposés aux tueries ; les Nations unies retiennent le chiffre de plus d'un million. Selon les Nations unies, 150 000 à 250 000 femmes sont violées.
La défaite de l'armée gouvernementale provoque alors un exode d'une ampleur sans précédent : environ 1,4 million de personnes franchissent la frontière vers le Zaïre, selon les Nations unies. Parmi elles, des civils, mais aussi des soldats de l'ancienne armée rwandaise et des miliciens Interahamwe, auteurs du génocide. Ils s'installent dans les camps du Kivu, s'y réarment et lancent des raids vers le Rwanda : au premier semestre 1996, ces attaques font une centaine de morts par mois. Les forces génocidaires se reconstituent ainsi au cœur du Kivu.
Partie VIIDes camps aux guerres du Congo (1996-2003)
En octobre 1996, une coalition rebelle, l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), menée par Laurent-Désiré Kabila et soutenue principalement par le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi, puis par l'Angola, attaque les camps puis marche sur Kinshasa. Mobutu fuit la capitale le 16 mai 1997. Le Rapport Mapping des Nations unies documente, au cours de cette campagne, des massacres de réfugiés hutu rwandais et de civils congolais par l'AFDL et l'armée rwandaise, et pose la question de savoir si certains de ces crimes pourraient être qualifiés de génocide. Le gouvernement rwandais a vivement contesté ces conclusions. La première guerre du Congo règle la question des camps par la force, mais aucune des causes profondes : ni la terre, ni la nationalité, ni la sécurité des frontières.
Dès août 1998, la rupture entre Kabila et ses anciens alliés ouvre la seconde guerre du Congo. Neuf États africains y prennent part, aux côtés ou contre Kinshasa, et plusieurs rébellions se partagent l'Est et le Nord du pays. Les accords de Lusaka (juillet 1999), de Sun City (avril 2002) et de Pretoria (juillet 2002) conduisent à un gouvernement de transition en 2003.
Le bilan humain reste débattu. L'International Rescue Committee a estimé la surmortalité à 5,4 millions de personnes entre 1998 et 2007, surtout du fait de la faim et des maladies. D'autres chercheurs, comme le Human Security Report Project, contestent la méthode : pour la période 2001-2007, ils ramènent à environ 860 000 l'estimation de 2,8 millions avancée par l'IRC. Dans les deux cas, elle compte parmi les guerres les plus meurtrières de l'Afrique contemporaine.
Partie VIIIDes richesses qui financent la guerre
L'Est du Congo est l'une des régions les plus riches du monde en minerais : or, étain, tantale (coltan), tungstène, et plus au sud cobalt et cuivre. Pendant la seconde guerre, ces ressources cessent d'être un simple enjeu pour devenir le carburant du conflit. En avril 2001, un groupe d'experts des Nations unies documente l'exploitation illégale des diamants, du cobalt, du coltan et de l'or par des armées et des rébellions, et recommande un embargo immédiat sur le commerce de ces ressources avec le Burundi, le Rwanda et l'Ouganda. Il traite à part le Zimbabwe, allié de Kinshasa, dont des entreprises avaient obtenu des concessions, et relève que, contrairement au Rwanda et à l'Ouganda, l'Angola et la Namibie, autres alliés de Kinshasa, n'ont pas tiré de bénéfice économique du conflit. Les relations entre Kinshasa et son allié angolais n'en restent pas moins marquées par des litiges territoriaux. Selon une déclaration de députés congolais, des forces angolaises occupent à partir de janvier 2007 onze villages du territoire de Kahemba, région diamantifère du sud-ouest de la RDC, dont les habitants sont chassés ; Luanda conteste par ailleurs le tracé de la frontière maritime, au large de laquelle se trouvent d'importants gisements pétroliers. Certains Congolais y voient la contrepartie de l'aide militaire angolaise pendant la guerre, sans qu'aucun document officiel ne l'établisse.
Cette économie de guerre survit à la paix officielle. Lorsqu'un groupe armé contrôle une mine, un péage ou une route, il n'a plus besoin de gagner la guerre pour prospérer : il lui suffit qu'elle continue. C'est l'une des raisons de leur multiplication. En avril 2023, le Programme de désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation (P-DDRCS) recense 266 groupes armés dans le Sud-Kivu, le Nord-Kivu, l'Ituri, le Tanganyika et le Maniema : 252 groupes locaux et 14 groupes étrangers. Beaucoup sont des milices locales qui se présentent comme des forces d'autodéfense, et qui vivent aussi de la taxation des populations.
Partie IXDeux groupes armés venus d'ailleurs : les FDLR et les ADF
Parmi les groupes armés étrangers recensés dans l'Est de la RDC, deux se sont enracinés depuis plus de vingt-cinq ans et pèsent sur toute la région : les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) et les Forces démocratiques alliées (ADF), d'origine ougandaise. Leurs bilans, établis par les Nations unies et les organisations de défense des droits humains, restent partiels : dans ces zones reculées, de nombreuses victimes ne sont jamais recensées.
Les FDLR depuis 2000
Les FDLR sont officiellement créées à Lubumbashi en 2000, à partir des forces qui avaient fui le Rwanda en 1994 et qui comptaient dans leurs rangs des auteurs du génocide. Au lendemain de 1994, ces forces rassemblaient, selon les estimations, entre 20 000 et 50 000 combattants ; en 2014, les Nations unies n'en comptaient plus qu'environ 1 500, dans le Nord et le Sud-Kivu.
Leur présence s'accompagne de violences répétées contre les civils congolais. En juillet 2005, elles tuent une cinquantaine d'habitants du village de Mamba. En 2009, pendant les opérations militaires lancées contre elles, Human Rights Watch établit qu'elles ont délibérément tué au moins 701 civils entre fin janvier et septembre ; le pire massacre, à Busurungi, les 9 et 10 mai 2009, fait au moins 96 morts. Du 30 juillet au 2 août 2010, une coalition formée des FDLR, de la milice Maï-Maï Sheka et de déserteurs de l'armée congolaise viole au moins 387 personnes dans 13 villages du territoire de Walikale, selon une enquête des Nations unies. En 2012, le groupe commet au moins 282 meurtres de civils.
En juillet 2012, la Cour pénale internationale émet un mandat d'arrêt contre Sylvestre Mudacumura, commandant militaire des FDLR, pour crimes de guerre commis au Kivu en 2009 et 2010 ; il est tué par l'armée congolaise en septembre 2019 sans avoir été jugé. En octobre 2019, une attaque à Kinigi, dans le nord du Rwanda, fait 14 morts ; les autorités rwandaises l'attribuent aux FDLR, sans que leurs affirmations puissent être vérifiées de manière indépendante.
Les FDLR ne sont pas seules en cause dans ces violences. Au cours des mêmes opérations de 2009, Human Rights Watch documente la mise à mort délibérée d'au moins 732 civils par l'armée congolaise et ses alliés, dont 143 réfugiés hutu rwandais. Et la présence des FDLR sert, depuis vingt-cinq ans, de justification aux interventions rwandaises au Congo : leur neutralisation figure en tête des engagements de l'accord de Washington de 2025.
Les ADF depuis 1995
Les ADF naissent en 1995 en Ouganda de la fusion de plusieurs mouvements rebelles, dont les restes de l'Armée nationale de libération de l'Ouganda (NALU). Leurs premières grandes attaques frappent l'ouest ougandais. En novembre 1996, l'attaque de Bwera et de Mpondwe fait une cinquantaine de morts et pousse 25 000 personnes à fuir. Le 8 juin 1998, à l'institut technique de Kichwamba, 80 élèves sont tués et 80 autres enlevés. Repoussées par l'armée ougandaise, les ADF déplacent l'essentiel de leurs activités en RDC au début des années 2000 et s'installent dans les forêts du territoire de Beni.
À partir d'octobre 2014, des massacres d'une extrême brutalité, attribués principalement aux ADF, y sont commis, souvent à l'arme blanche. Entre octobre 2014 et août 2016, plus de 700 civils sont tués dans la seule région de Beni ; à Rwangoma, le 14 août 2016, au moins 64 corps sont retrouvés. En 2019, l'organisation État islamique reconnaît l'allégeance du groupe, qui est rattaché à sa « province d'Afrique centrale ».
La violence s'intensifie ensuite et s'étend à l'Ituri. Selon la MONUSCO, les ADF tuent environ 1 300 civils en 2021. Amnesty International recense plus de 1 000 morts, surtout civils, en 2023, et au moins 1 022 en 2025 dans plus de 200 attaques. En juin 2023, en Ouganda, l'attaque d'une école de Mpondwe fait 42 morts. En juillet 2025, plus de 40 fidèles sont tués dans une église de Komanda, en Ituri ; en septembre 2025, plus de 60 personnes sont massacrées à Ntoyo. Au total, les ADF ont tué plusieurs milliers de civils depuis 2014.
Ces deux groupes illustrent le Nœud des Destins dans sa forme la plus tragique : nés d'une guerre chez le voisin, ils ont fait de l'Est congolais leur refuge, et leurs victimes sont d'abord des paysans congolais qui n'ont rien à voir avec les conflits qui les ont fait naître.
Partie XL'impunité et la paix par l'intégration
Le 1er octobre 2010, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme publie le Rapport Mapping. Il documente 617 incidents violents graves commis en RDC entre mars 1993 et juin 2003. Les auteurs présumés appartiennent aux forces congolaises et aux groupes armés, mais aussi aux armées et groupes armés du Rwanda, de l'Ouganda, du Burundi et de l'Angola. Seize ans plus tard, la plupart de ces crimes n'ont toujours pas été jugés.
Cette impunité a pris une forme particulière : la paix par l'intégration. À chaque fin de rébellion, les combattants sont versés dans l'armée nationale, souvent avec leurs grades et leurs chaînes de commandement. Le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), lancé en 2006, est ainsi intégré aux forces congolaises en mars 2009. Une partie de ses anciens officiers se mutine trois ans plus tard et fonde le M23, qui prend Goma le 20 novembre 2012 avant de s'en retirer début décembre.
Le 24 février 2013, onze pays de la région signent à Addis-Abeba l'Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération, rejoints ensuite par le Kenya et le Soudan. Ils s'engagent notamment à ne plus soutenir de groupes armés chez leurs voisins et à réformer leurs secteurs de sécurité. Mais sans mécanisme contraignant ni justice pour les crimes passés, ses engagements n'ont pas empêché le retour de la guerre.
Partie XILa crise actuelle : les mêmes causes, en plus grand
Fin 2021, le M23 reprend les armes dans le Nord-Kivu. En 2022, le Groupe d'experts des Nations unies fait état de « preuves solides » d'interventions de l'armée rwandaise en territoire congolais aux côtés du M23. Le même rapport indique que des officiers congolais ont fourni armes et munitions à une coalition de groupes armés. Le gouvernement rwandais refuse alors de commenter un rapport qu'il qualifie de non publié et non validé.
Le 27 janvier 2025, le M23 s'empare de Goma, puis de Bukavu le 16 février. Dans son rapport de 2025, le Groupe d'experts conclut que le Rwanda exerce un « commandement et contrôle » sur le M23 et estime à environ 6 000 le nombre de soldats rwandais déployés au Kivu à un moment du conflit. Kigali rejette ces conclusions : il affirme agir face à la menace persistante des FDLR, un groupe armé qui compte dans ses rangs des auteurs du génocide de 1994. Les experts onusiens ont eux-mêmes documenté l'appui d'officiers congolais à des groupes armés, dont les FDLR.
Human Rights Watch documente des crimes graves commis par toutes les parties : le M23, l'armée congolaise et les milices Wazalendo qui combattent à ses côtés, les ADF et la CODECO en Ituri. En septembre 2025, la RDC compte 5,7 millions de déplacés internes, et 122 500 personnes ont fui vers les pays voisins.
La diplomatie s'est intensifiée. Le 27 juin 2025, la RDC et le Rwanda signent à Washington un accord de paix qui prévoit la neutralisation des FDLR, demandée par Kigali, le retrait des troupes rwandaises et la levée de leurs « mesures défensives », demandés par Kinshasa, ainsi que le retour des réfugiés et un cadre d'intégration économique régionale ; il est complété en décembre 2025 par les Accords de Washington. En parallèle, un cadre de négociation entre Kinshasa et le M23 est établi à Doha en novembre 2025. Mais en septembre 2026, selon le Security Council Report, seuls deux des huit protocoles prévus à Doha ont été signés, et les combats se poursuivent dans les deux Kivu.
On retrouve dans cette crise chacune des causes décrites plus haut. La terre et les retours de réfugiés, la nationalité et les discours qui désignent certains Congolais comme étrangers, un État absent de pans entiers de son territoire, des mines qui financent les combattants, des crimes jamais jugés, et des voisins qui voient dans le chaos de l'autre une menace ou une opportunité.
Partie XIICe que ces causes ont en commun
À première vue, ces sept causes relèvent de domaines différents : le droit foncier, le droit de la nationalité, le tracé des frontières, l'économie, la sécurité, la justice. Elles partagent pourtant une même logique : chacune repose sur l'idée que le gain de l'un exige la perte de l'autre. La parcelle de mon voisin est une parcelle que je n'ai pas. Le citoyen que l'on déclare étranger est un électeur de moins pour l'adversaire. La mine contrôlée par un groupe est une mine perdue pour l'État. La sécurité d'un pays se construit contre celle de son voisin.
C'est exactement ce que le Manifeste de la Voie du « Nous » appelle l'Illusion du Je, transposée à l'échelle des communautés et des nations. Les Grands Lacs en offrent la démonstration la plus coûteuse : quarante ans de stratégies fondées sur l'exclusion de l'autre n'ont apporté la sécurité durable à aucun des peuples de la région.
Partie XIIICe que propose la Voie du « Nous »
La doctrine du Nous-isme part d'un constat que la géographie impose : dans la région des Grands Lacs, les peuples ne sont pas des blocs séparés engagés dans un jeu à somme nulle, mais les brins d'une même corde. C'est ce que la doctrine nomme le Nœud des Destins. Elle en tire trois règles d'action.
1. L'indivisibilité de la paix
La paix ne peut plus se définir comme l'absence de guerre sur son propre territoire pendant que le territoire voisin brûle. Les déplacés, les armes et les groupes armés traversent les frontières. Soutenir un groupe armé chez son voisin, ou tolérer chez soi un groupe qui le menace, revient à préparer sa propre insécurité. Cette règle rejoint l'engagement de non-ingérence pris à Addis-Abeba en 2013 ; elle en fait une conviction plutôt qu'une contrainte.
2. Le co-développement ou le naufrage commun
Les ressources de l'Est congolais ne peuvent plus être un butin. La doctrine propose de substituer le réseau au mur : infrastructures, énergie et chaînes minières conçues en commun, traçables et profitables aux populations qui vivent sur ces terres. Le précédent existe. En 2014, le Burundi, la RDC et le Rwanda ont signé la convention instituant l'Autorité du bassin du lac Kivu et de la rivière Rusizi (ABAKIR), chargée de coordonner la gestion d'une ressource que nul ne peut exploiter seul ; sa ratification reste en cours. L'Europe a fait de même en 1951 avec le charbon et l'acier, jusque-là combustibles de ses guerres.
3. Le Réalisme du Pardon
Aucune paix durable ne se construira sur l'oubli. Le Réalisme du Pardon n'est pas une amnistie : il ne remplace ni les enquêtes ni les procès que réclament les crimes documentés par le Rapport Mapping et par les rapports récents. Il concerne le registre des relations entre communautés, là où la justice pénale s'arrête. Il refuse de faire du ressentiment le carburant exclusif des choix politiques futurs.
Concrètement, ces principes invitent à traiter enfin les causes plutôt que les symptômes. Cela suppose une loi sur la nationalité claire et définitive, qui mette fin à la suspicion pesant sur des Congolais nés au Congo. Il faut aussi des registres fonciers qui protègent les paysans, qu'ils soient autochtones ou venus d'ailleurs, et des filières minières traçables dont les revenus servent les communautés locales. Il faut encore une justice pour les crimes de masse, et une Médiation Préventive de proximité, capable de désamorcer les conflits locaux avant qu'ils ne deviennent des guerres.
Rien de cela n'est simple. Mais quarante ans de guerres ont montré le prix de l'autre voie. Dans les Grands Lacs plus qu'ailleurs, nul ne se sauve seul.
Sources
Mémorial du Camp des Milles — Rwanda : la mention ethnique sur les cartes d'identité
Maria Lange, Forced Migration Review — Retour des réfugiés et causes profondes du conflit
Global Policy Forum — Le groupe d'experts de l'ONU appelle à un embargo, avril 2001
Diploweb — L'intangibilité des frontières africaines, 1964-2014 : un défi
ReliefWeb (Oxford Analytica) — RDC/Ouganda : le différend du lac Albert, mai 2008
Frontières de la République démocratique du Congo (22 traités frontaliers antérieurs à 1960)
UCLouvain — Le conflit frontalier germano-congolais de la Ruzizi-Kivu (1895-1910)
Jeune Afrique — Le cours fluctuant d'une rivière modifie la frontière entre Ouganda et RDC
Business et Finances — La RDC et le Rwanda délimitent enfin leur frontière, avril 2015
Radio Okapi — Lancement du Mécanisme conjoint de vérification de la CIRGL, 14 septembre 2012
The Africa Report — RDC et Angola : frontières et barils de pétrole
Synthèse historique — Conflit du Kivu (CNDP, M23, groupes armés)
SSRC, DRC Affinity Group — FDLR : passé, présent et politiques, mars 2014
Human Rights Watch — Viols de masse de Walikale (2010), novembre 2011
Synthèse historique — Sylvestre Mudacumura, commandant des FDLR (mandat de la CPI, 2012)
VOA Afrique — Attaque meurtrière de Kinigi (Rwanda), octobre 2019
Congressional Research Service — Les ADF, affilié de l'État islamique en RDC, septembre 2022
Synthèse historique — Insurrection des ADF (Bwera 1996, Kichwamba 1998, Mpondwe 2023)
Al Jazeera — Rapport du Groupe d'experts de l'ONU sur le M23, août 2022
Reuters — Rapport du Groupe d'experts de l'ONU sur le commandement du M23, juillet 2025
Human Rights Watch — Rapport mondial 2026, République démocratique du Congo
Peace Barometer Africa — L'accord de paix de Washington entre la RDC et le Rwanda (27 juin 2025)
Security Council Report — République démocratique du Congo, prévisions de septembre 2026
Cultural Survival Quarterly — Ouganda : la fabrique d'une crise de réfugiés (expulsions de 1982)